J'attrape rapidement mon trench sur le porte-manteau. Un instant, j'hésite. Serai-je à la hauteur ? Cette inquiétude disparaît instantanément quand la clef tourne dans la seconde serrure. J'enfile mon manteau et fais un noeud avec la ceinture.  Mes mains sont tremblantes et moites. J'ai l'impression que mon coeur va sortir de ma  poitrine. J'ai chaud. J'ai envie de m'enfuir.

La porte s'ouvre. Je me retrouve nez à nez avec lui. Il me regarde droit dans les yeux et sourit. J'en fais de même avec un petit sourire narquois.

«  - Bonjour  mon amour. » dit-il avec tendresse et douceur. Il s'approche et me prend par la taille. Son visage se rapproche du mien. Nous avons l'un et l'autre un large sourire. Je reste silencieuse jusqu'au moment où il me tend ses lèvres.

« - Attention, tu vas encore m'enlever tout mon rouge à lèvres !
- Juste un baiser du bout des lèvres... »

Nos lèvres s'effleurent. Je sens ses mains presser mon corps contre le sien. Je passe ma main autour de son cou, la descends dans son dos et fais de lents cercles sur ses omoplates. Joue contre joue, nous restons un instant enlacés ainsi. J'entends son souffle non loin de mon oreille. J'essaie de le sentir contre ma peau mais seule mon ouïe est capable de saisir sa respiration. Il est calme, pas d'halètements. Je me recule lentement, retire mes bras que je laisse tomber le long des siens qui tiennent toujours ma taille. Je contemple son visage avec une certaine béatitude que l'on ne retrouve que chez les amoureux transis.

« - Tu avais l'intention de sortir ?
- Oui, je dois aller faire une course. J'en ai pas pour longtemps.
- Tu veux que je t'accompagne ?
- Non, j'en ai vraiment pas pour longtemps, je vais juste chercher des clopes.
- On sort ce soir ? Je vois que tu es bien apprêtée.
- J'ai une petite idée derrière la tête oui, mais tu verras...
- Oh, une surprise ?
- hmm... Je file, je reviens.
- Je t'aime ! »

Je passe devant lui, nous nous croisons sur le pas de la porte. Il rentre dans l'appartement alors que j'en sors. Il m'attrape par la taille alors que je suis encore de dos, me serre contre lui et simule un coup de reins.

« - Moi aussi ! Allez ! Je reviens ! »

J'enlève ses mains de ma taille, me retourne vers lui, lui vole un baiser du bout des lèvres et me dirige vers les escaliers. J'entends derrière moi :
 
« - A tout de suite ! Je vais prendre une douche rapidement et me préparer.
- Ok ! »

Je dévale les escaliers. J'ai la tête ailleurs. Le fait d'aller m'acheter des cigarettes en sous-vêtements sous mon trench m'excite légèrement mais me semble naturel bien que je ne le fasse pas tous les jours. Je sors de l'immeuble. Les mains dans les poches vérifiant que mon porte-monnaie est bien là. Je marche vite mais je ne sais pas pourquoi, je ne suis pas pressée. Je ralentis le pas. Je relève la tête et croise un couple avec une petite fille tenant la main de sa mère. La femme me toise et me rappelle que je suis en talons hauts, bas résille et fardée à outrance. Je sens dans son regard la jalousie et un peu de haine. Elle me regarde de bas en haut tandis que l'homme scrute mon visage. Je n'arrive pas à décrypter son regard, me désire-t-il ou se dit-il qu'il préfère sa compagne ? Peu importe, j'avance lentement avec un petit air malicieux, satisfaite de provoquer des émotions chez autrui, quelqu'elles soient. Je jubile en entendant le bruit de mes talons sur le trottoir comme le bruit d'une horloge dont le tic-tac ne ferait que tac. Je marche, la tête haute, le dos bien droit, balançant mes jambes l'une après l'autre, la tête ailleurs, un vent léger glisse sur ma figure et soulève de part et d'autre de mon visage les mèches noir ébène de mes cheveux lissés à l'extrême. J'arrive au tabac. Un groupe de jeunes éphèbes assis à une table à ma droite, plantés devant leur demi, parle fort et rit, jusqu'à ce que l'un d'entre eux me regarde fixement et baisse la voix. Les deux autres se retournent dans ma direction, me scrutent, me dissèquent. J'ai l'impression que chacune des parties de mon corps est étudiée à la loupe, oubliant que je porte un trench et qu'il est sûrement difficile pour eux de pouvoir imaginer en détail chacune des parties de mon corps. J'ai la sensation d'être nue jusqu'à ce que l'un d'entre eux me ramène à la réalité en me jetant un sourire et un regard dégoulinant de perversité et libidineux, provoquant chez moi un dégoût inhumain. Ce sentiment que l'on retrouve dans les situations d'inceste ou de viol, l'horreur qui se dégage lorsqu'on constate que c'est son corps qui provoque cette excitation chez l'autre alors qu'on ne l'a pas désiré, perdre tout contrôle et ne pas maîtriser le désir que l'on attise, être innocent et impuissant face à un désir sexuel non désiré. C'est dans ces moments-là qu'on arrive à se dégoûter de soi-même. Je veux être désirable et j'aime l'être, mais à cet instant précis, je ne veux plus l'être, je voudrais que toute mon énergie sexuelle disparaisse. Le buraliste me sauve :

« - Mademoiselle ? Vous désirez ?
- Bonjour ! Deux paquets de Lucky 25 s'il vous plaît !
- 12 euros s'il vous plaît !
- Voilà !
- C'est parfait ! Au revoir !
- Merci !  Au revoir ! »

Je quitte le tabac, sans me retourner vers les jeunes attablés. Je suis mélangée entre le sentiment de dégoût et de satisfaction. C'est une sensation étrange. Je préfère oublier les émotions négatives et me dire que j'ai pu susciter une légère excitation chez eux, tout en étant consciente du fait que je pouvais incarner à leurs yeux un fantasme, celui de la « salope ». Celle qui n'est pas respectable, celle à qui on ne fera pas d'enfant et à qui on ne demandera jamais le mariage parce que bien trop impure. Mais celle à laquelle on n'oppose que très peu de résistance.

Je me dépêche de rentrer. J'arrive devant l'immeuble, monte les escaliers, j'ai un peu chaud et je suis essouflée. Je rentre dans l'appartement, j'entends l'eau de la douche couler dans la salle de bain. Je file dans la chambre, glisse mes paquets de cigarettes dans mon gros sac. Je procède à une dernière vérification, j'espère n'avoir rien oublier, je refais la liste dans ma tête, fouille au fond de mon sac, tout y est. Je prends mon sac à mains, vérifie que la petite enveloppe y est, je l'ouvre, la clef et le code écrit de manière manuscrite sont à l'intérieur. Je suis angoissée et excitée à la fois.
 
[A suivre]